Je m’interroge : existe-t-il un droit à naître ?
La question peut paraître surprenante, voire provocatrice.
Elle m’est venue à l’esprit à la suite de l’adoption définitive, le 15 juillet dernier, par l’Assemblée nationale, de la proposition de loi relative au « droit à l’aide à mourir ». Après plusieurs années de débats, de désaccords, de navettes entre l’Assemblée nationale et le Sénat, notre pays a franchi une étape majeure dans sa manière d’aborder la fin de vie. Le texte devait encore être examiné par le Conseil constitutionnel avant son éventuelle promulgation. (Questions Assemblée Nationale)
Je précise d’emblée que je ne suis ni médecin, ni juriste, ni philosophe. Je ne prétends détenir aucune connaissance particulière sur cette question. Je suis simplement un citoyen lambda qui regarde le monde autour de lui et qui, parfois, se laisse rattraper par une question.
Et celle-ci s’est imposée à moi :
S’il existe désormais un « droit à l’aide à mourir », ne devrions-nous pas aussi nous interroger sur ce que pourrait être un « droit à naître » ?
J’ai donc posé cette question aux moteurs de recherche. Ils sont généralement d’une grande utilité lorsqu’il s’agit de trouver une réponse.
Cette fois, je n’en ai trouvé aucune.
J’en ai tiré une première conclusion, peut-être simpliste : à ma connaissance, aucun État ne reconnaît aujourd’hui un quelconque « droit à naître ».
Et pour cause.
Aucun être humain ne peut prétendre être à l’origine de sa propre présence au monde.
Nous sommes là parce qu’un spermatozoïde a rencontré un ovule. Une vie a commencé. Un fœtus s’est développé pendant plusieurs mois, bien au chaud, protégé, nourri, avant de quitter cet univers douillet pour rejoindre cette immense communauté humaine dont nous faisons tous partie.
Nous ne décidons pas de naître. Nous recevons la vie.
Voilà peut-être la première différence fondamentale entre la naissance et la mort.
Nous n’avons pas demandé à venir au monde.
Mais une fois là, nous allons progressivement découvrir ce que signifie vivre.
Et, au fil des siècles, les êtres humains ont consacré une énergie considérable à comprendre, protéger et accompagner cette vie qui commence.
La science a accompli des progrès extraordinaires.
Nous connaissons désormais beaucoup mieux les différentes étapes du développement du fœtus. Nous savons détecter certaines anomalies, intervenir sur certaines pathologies, accompagner les grossesses à risque et, dans certaines situations, intervenir avant même la naissance.
La naissance elle-même fait l’objet d’une attention considérable.
Puis vient tout ce qui suit : les soins, la surveillance médicale, la vaccination, l’alimentation, le développement de l’enfant, son éducation, son accompagnement jusqu’à l’âge adulte.
Dans de nombreux pays, un carnet de santé accompagne même l’enfant durant ses premières années.
Autrement dit, nous n’avons peut-être pas de droit à naître, mais nous avons progressivement construit tout un ensemble de droits, de connaissances, de techniques et de solidarités destinés à protéger celui qui vient de naître.
Et c’est heureux.
Car l’être humain est fragile.
Il est fragile lorsqu’il arrive au monde.
Il le sera encore à différents moments de son existence.
Et il découvrira tôt ou tard une autre réalité incontournable : il est mortel.
Entre ces deux extrémités — la naissance et la mort — il y a la vie.
Et dans cette vie, il y a aussi la douleur.
La douleur physique. La souffrance psychologique. La maladie. Le handicap. La solitude. L’angoisse. La perte. Le vieillissement. Le sentiment parfois que ce qui était hier supportable ne l’est plus aujourd’hui.
Et face à la douleur, nous ne sommes pas égaux.
Une même maladie, une même blessure, une même situation peuvent être vécues de manière totalement différente par deux personnes.
Je ne chercherai pas ici à répondre à la question de savoir pourquoi nous souffrons. La souffrance existe. Elle peut être légère ou terrible, temporaire ou permanente. Et parfois elle devient si intense qu’elle finit par envahir toute l’existence.
Je comprends parfaitement qu’une personne confrontée à des souffrances insupportables puisse arriver à souhaiter que tout s’arrête.
Je comprends cette demande.
Mais une question demeure.
Mettre fin à la vie est-il la seule réponse que notre société puisse apporter à une souffrance devenue insupportable ?
C’est là que mon interrogation commence véritablement.
Car nous sommes au XXIᵉ siècle.
Nous vivons à une époque où certains États dépensent des sommes considérables pour retourner sur la Lune, envisagent des missions habitées vers Mars et consacrent des ressources gigantesques à la conquête spatiale.
Nous sommes capables de construire des machines d’une extraordinaire complexité.
Nous développons une intelligence artificielle dont nous ne mesurons peut-être pas encore toutes les conséquences.
Nous investissons des milliards dans des technologies capables de transformer notre quotidien.
Et, dans le même temps, nous continuons à consacrer des moyens considérables à des équipements dont la finalité première est de détruire et de tuer.
Alors je me pose cette question, avec toute la naïveté revendiquée du citoyen lambda que je suis :
Et si nous décidions de placer la lutte contre la souffrance parmi les grandes priorités de l’humanité ?
Pas seulement la traiter lorsqu’elle survient.
Pas seulement apprendre à vivre avec elle.
Pas seulement accompagner celui qui n’en peut plus.
Mais chercher véritablement à la comprendre, à la prévenir, à la soulager et, chaque fois que cela est possible, à l’éradiquer.
La science a déjà accompli des progrès considérables.
La médecine aussi.
Les douleurs qui étaient hier incomprises ou incurables sont aujourd’hui mieux identifiées, mieux prises en charge et, souvent, mieux soulagées.
Alors pourquoi ne pas aller plus loin ?
Pourquoi ne pas consacrer davantage de moyens humains, scientifiques et financiers à cette ambition ?
Pourquoi ne pas faire de la lutte contre toutes les souffrances évitables une véritable priorité collective ?
Je ne prétends évidemment pas que toutes les souffrances pourront disparaître.
Je ne suis pas assez naïf pour croire que la science pourra tout résoudre.
Mais je refuse l’idée que nous devions considérer certaines souffrances comme une fatalité alors que nous sommes capables de consacrer des fortunes à tant d’autres ambitions.
Nous savons envoyer des sondes à des milliards de kilomètres.
Nous savons faire communiquer instantanément des milliards d’êtres humains.
Nous sommes capables de créer des systèmes d’intelligence artificielle dont les performances semblaient inimaginables il y a encore quelques années.
Alors peut-être pouvons-nous aussi nous donner une ambition plus simple, plus humaine et, finalement, plus essentielle :
faire en sorte que le moins de personnes possible aient un jour envie de mourir parce que la souffrance leur est devenue insupportable.
Voilà peut-être ce que pourrait être un véritable progrès.
Non pas seulement donner à quelqu’un les moyens de mettre fin à sa vie lorsque la souffrance est devenue insupportable.
Mais donner à chacun les moyens de vivre jusqu’au bout dans les meilleures conditions possibles.
Et si nous commencions par là ?
Si nous réorientions une partie de nos priorités ?
Si nous mettions autant d’intelligence, de recherche, d’argent, d’énergie et de volonté politique dans la lutte contre la souffrance que nous en mettons dans la conquête, la compétition et la puissance ?
Je demeure convaincu qu’une autre voie est possible.
Elle ne consiste pas à nier la mort.
Elle ne consiste pas davantage à nier la souffrance.
Elle consiste à considérer que toute souffrance humaine mérite notre attention, notre compassion et notre intelligence collective.
Alors oui, je m’interroge toujours :
S’il existe un droit à l’aide à mourir, pourquoi ne pas avoir aussi l’ambition de construire un droit à vivre dignement ?
Un droit qui commencerait avant même la naissance.
Un droit qui accompagnerait l’enfant, l’adolescent, l’adulte, la personne âgée.
Un droit à être soigné.
Un droit à être accompagné.
Un droit à ne pas être abandonné face à la douleur.
Un droit à ne pas être seul face à la souffrance.
Un droit à bénéficier des progrès de la science et de la médecine.
Et, surtout, un droit à une vie digne, aussi longtemps que possible, sans souffrance inutile.
Peut-être n’existe-t-il pas de « droit à naître ».
Mais puisque nous sommes là, puisque nous avons reçu cette vie sans l’avoir demandée, ne pouvons-nous pas collectivement nous donner pour devoir de faire en sorte qu’elle soit, autant que possible, une vie qui vaille la peine d’être vécue ?
Il nous faut le vouloir.
Il nous faut le décider.
Et peut-être même, oui, il nous faut l’exiger.
P.S. : Cette chronique ne s’inscrit dans aucun mouvement religieux, ni dans aucun courant d’opinion particulier. Elle ne cherche pas davantage à imposer une vérité. Elle est simplement le fruit d’une interrogation citoyenne. Une interrogation qui m’habite et que je livre au débat. À chacun de se faire son opinion.
Gus, le Guetteur de notre siècle
10 août 2026
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